Femmes & Tech : moteur fondamental d'une industrie résiliente et performante
La tech est aujourd'hui le secteur qui façonne le monde de demain, mais malgré cela, les femmes y sont encore largement sous-représentées (cf. nos chiffres mis à jour, repris dans la troisième section de cet article). Pourtant, l'histoire de la tech a été féminine avant d'être masculine. D'Ada Lovelace (première programmeuse de l'histoire) à Grace Hopper (inventrice du compilateur et du langage Cobol), rappelons que les femmes ne sont pas des "invitées" dans la tech, mais des pionnières souvent invisibilisées.
Cette invisibilisation historique n’est pas qu’une injustice mémorielle : c’est un frein à l’innovation. Sortir de cette impasse exige un changement de paradigme radical. Et pour cela, se pencher sur deux leviers sur lesquels il est crucial de faire bouger les lignes : l’IA et l’entrepreneuriat dans la tech (et son sous-financement). Enfin, nous ferons le point sur l’évolution des chiffres relatifs à la présence des femmes dans l’industrie technologique belge.
L’IA et le chantier de la neutralité de genre
L'IA est le grand chantier de 2026. En Belgique, l'adoption massive de ces outils dans le recrutement et la gestion des talents pose cependant un défi de taille : celui de la neutralité.
Le constat de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes (IGVM-IEFH) est sans appel : les algorithmes de recrutement, massivement adoptés par les RH belges, tendent à reproduire, voire à amplifier, les vieux stéréotypes. Leur étude menée avec l’Université de Liège (LENTIC) montre qu’en Belgique, 74 % des recruteurs utilisent l’intelligence artificielle dans au moins une étape du processus de sélection mais que les professionnels sont peu conscients des risques de biais de genre et de discrimination des outils d’IA.
Une opportunité existe cependant de faire bouger les lignes: la Belgique, en tant que membre de l'Union européenne, a choisi de s'engager activement dans le cadre réglementaire européen sur l'intelligence artificielle. Grâce à l'AI Act, notre pays se positionne en leader de l'IA éthique en Europe et peut encourager une "parité de conception" (Diversity by Design) où les femmes ne sont pas seulement utilisatrices, mais architectes des algorithmes.
- Financement : le "Gender Gap" du capital-risque en Belgique
Si les femmes sont de plus en plus nombreuses à oser l'aventure entrepreneuriale en Belgique, on estime que seulement 10% des CEO de startups tech sont des femmes et le plafond de verre se transforme en mur de béton dès qu'il s'agit de lever des fonds.
En 2025, seulement 2% des fonds de capital-risque ont été investis dans des entreprises dirigées par des femmes, contre une moyenne de 10 % au cours des dix dernières années.
Pourtant, investir dans les femmes est loin de devoir être un acte de charité: c'est au contraire une stratégie d'investissement rentable et qui mériterait d'être plus exploitée sur le marché belge.
Une étude du Boston Consulting Group (BCG) a ainsi montré que les entreprises fondées par des femmes génèrent des revenus plus élevés (plus du double par dollar investi) que celles fondées par des hommes, ce qui fait des entreprises détenues par des femmes de meilleurs choix pour les capital-risqueurs (VC).
Le défi pour les prochaines années sera de diversifier les comités d'investissement, encore composés à plus de 80 % d'hommes, ce qui peut créer des biais de sélection. Les investisseurs masculins ont tendance à financer des solutions pour des problèmes qu'ils comprennent ou rencontrent. Or, les femmes adressent souvent des marchés massifs mais sous-exploités par les hommes, comme la FemTech (santé féminine), l'économie du "care" ou des solutions de consommation durable.
Pour que les chiffres décollent enfin, la nécessité est double :
- Casser les biais de perception des investisseurs (souvent inconscients);
- Soutenir les programmes de financement spécifiquement dédiés aux femmes prouvant que le changement de modèle vient aussi du changement de financeurs.
Etat des lieux : les chiffres relatifs à la présence de femmes dans le secteur technologique belge
Cette mise à jour réalisée par le service d’études d’Agoria propose de plonger dans les données relatives à la part des femmes dans les effectifs du secteur technologique belge, avec des répartitions sectorielles et régionales.
Si la tendance reste positive, le chemin vers la parité reste une encore une longue route à parcourir.
Effectifs féminins dans nos secteurs :
| 2015 | 2020 | 2024 | |||||||
| Nbre (x1000) | dont femmes (x1000) | % vrouwen | Nbre (x1000) | dont femmes (x1000) | % femmes | Nbre (x1000) | dotn femmes (x1000) | % femmes | |
| Manufacturing | 187 | 26,5 | 14,2% | 186 | 26,78 | 14,4% | 183 | 27,8 | 15,2% |
| Digital | 104 | 27,4 | 26,3% | 119,6 | 32,4 | 27,1% | 131 | 37,4 | 28,5% |
| Total | 291 | 53,9 | 18,5% | 305,6 | 59,18 | 19,4% | 314 | 65,2 | 20,8% |
En 2024, plus de 65.000 femmes travaillent dans l’industrie technologique. Cela représente 20,8% du total.
Un écart important persiste entre le manufacturing (15,2% de femmes) et le digital (28,5% de femmes).
Depuis 2015, le nombre de femmes dans l’industrie technologique a augmenté de 11.300 unités, soit +20%. C’est beaucoup plus que l’évolution de l’effectif total de l’industrie technologique qui est de +7,8%.
Cependant, en 10 ans, le pourcentage de femmes n’a augmenté que de 2,3% (passant de 18,5% à 20,8%).
Cette augmentation est due :
- en partie à l’augmentation au sein de chaque branche : +1% en manufacturing et +2,2% en digital
- en partie à l’augmentation de la part du digital dans l’emploi de l’industrie technologique, de 36% en 2015 à 42% en 2024.
Par région, la part des femmes dans l’effectif est nettement plus élevée à Bruxelles (28,8%) qu’en Flandre (20,4%) ou en Wallonie (17,4%).
A l’origine de ce pourcentage plus élevé, les pourcentages plus élevés de femmes tant en manufacturing qu’en digital, et une part du digital de 79%, plus élevée que dans les autres régions (Flandre : 39% ; Wallonie : 29%).
| Bruxelles | Flandre | Wallonie | |||||||||
| Nbre | dont femmes | % femmes | Nbre | dont femmes | % femmes | Nbre | dont femmes | % femmes | |||
| Manufacturing | 7,6 | 1,3 | 17,1% | Manu | 129,8 | 20,3 | 15,6% | Manu | 46,3 | 6,2 | 13,4% |
| Digital | 28,2 | 9 | 31,9% | Digital | 83,1 | 23,1 | 27,8% | Digital | 20,2 | 5,4 | 26,7% |
| Total | 35,8 | 10,3 | 28,8% | Totaal | 212,9 | 43,4 | 20,4% | Total | 66,5 | 11,6 | 17,4% |
À noter cependant que ces chiffres moyens reflètent surtout la situation dans les grandes entreprises.
Pour éviter l’influence de ces grandes entreprises, on peut regarder les parts médianes des femmes dans l’effectif (c’est-à-dire les pourcentages tels que la moitié des entreprises se situe au-dessus et la moitié en dessous, quelle que soit leur taille).
Par catégorie de taille, on voit ainsi que :
- Les médianes sont en général beaucoup plus élevées dans les très grandes entreprises (>500) que dans les autres catégories de taille;
- Les seules exceptions sont à Bruxelles. En manufacturing, la relation est inverse, mais on n’a qu’un nombre limité d’entreprises (34);
- En digital les parts des femmes dans l’effectif des différentes catégories de taille sont proches. Elles sont également, pour chaque catégorie de taille, plus élevées que dans les autres régions.
Cela confirme la particularité de la région : les entreprises bruxelloises travaillent plus avec des femmes, tant dans le digital que dans le manufacturing.
Conclusion: la diversité de genre, moteur fondamental d'une industrie résiliente et performante
Il y a quelques semaines, dans le cadre du projet Equal+, Agoria et l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes (IEFH-IGVM) ont réuni des dirigeantes des secteurs manufacturier et numérique.
Le consensus qui s'est dégagé des discussions? Pendant trop longtemps, la diversité a été considérée comme une case à cocher ou un objectif social souhaitable. Dorénavant, nous proposons de l'aborder sous un angle différent : celui de la performance stratégique. L'égalité des genres n'est pas une «initiative féminine». Il s'agit en réalité d'un moteur fondamental pour une industrie résiliente et performante, et elle doit être considérée comme telle.
Si nous voulons que le leadership technologique reflète la société que nous servons, nous devons opérer trois changements stratégiques :
- De la participation à l'influence. La véritable résilience vient de l'intégration de modes de pensée et de résolution de problèmes diversifiés dans le tissu stratégique et décisionnel d'une entreprise.
- De l'inclusion à l'impact. Parlons chiffres. La diversité dans le leadership est un moteur avéré du retour sur investissement et de l'innovation. Lorsque nous incluons davantage de modes de pensée différents, nous créons de meilleurs produits, services et solutions.
- De la performance à la gouvernance. Dans un secteur avec un fort turnover des femmes, des stratégies peuvent être mises en place dans les entreprises pour veiller à ce que les meilleurs talents peuvent trouver leur chemin pour atteindre le sommet.
En définitive, il s'agit de considérer les initiatives "Women in Tech" comme un levier de transformation durable. En une période d'instabilité chronique, intégrer les femmes dans la tech doit devenir un impératif stratégique. Les entreprises où les femmes représentent plus de 30 % des effectifs ont beaucoup plus de chances d'obtenir de meilleurs résultats financiers que les autres (McKinsey, 2023). Mais au-delà du profit, c’est notre capacité de résilience et d’innovation que nous musclons en ouvrant les portes du sommet. Pour que la technologie de demain soit réellement au service de tous, il est temps de faire de la parité un choix délibéré plutôt qu'un heureux hasard.