Laurent Hellebaut : « La vague réglementaire actuelle va bientôt impacter nos entreprises »
Laurent, quelle est ta mission au sein d’Agoria ?
Laurent Hellebaut : En concertation avec nos experts concernés, je coordonne tous les dossiers européens sur lesquels Agoria se positionne. Concrètement, il s'agit de définir, parmi la masse de dossiers réglementaires européens qui touchent nos secteurs, ceux qui sont prioritaires, ceux sur lesquels, en tant que fédération belge, nous souhaitons travailler et avoir une influence directe ou indirecte. Je me charge aussi de coordonner les contacts avec les autorités belges qui participent au processus de décision européen.
Justement, quels sont ces dossiers prioritaires pour les entreprises ?
Laurent : Au sein d’Agoria, nous suivons encore actuellement environ 100 dossiers réglementaires européens dans de très nombreux domaines. Ces dossiers peuvent être plus ou moins importants selon l'activité de l'entreprise et les marchés dans lesquels elle est active. Pour l'instant, nous nous occupons notamment du Critical Raw Materials Act ou encore du Net Zero Industry Act, une proposition de règlement qui vise à augmenter les capacités de production en technologie verte au sein de l'Union européenne.
Depuis trois ans, nous faisons face à une « vague » réglementaire dans les domaines de la transition numérique, de l'environnement ou encore de l'autonomie stratégique ouverte. Ce dernier thème comprend à la fois la politique commerciale et la politique industrielle européenne. L’Union européenne développe une stratégie qui vise à diminuer l’indépendance de l’UE dans certains domaines tout en souhaitant conserver une politique commerciale ouverte. Ces différents dossiers vont impacter de façon durable le fonctionnement de nos entreprises.
Quels sont les leviers d’action d’Agoria pour influencer les dossiers réglementaires européens ?
Laurent : Il y a d’une part notre expertise. Nous avons au sein d’Agoria de nombreux experts capables de définir chacun dans leur domaine et en dialogue avec nos membres des positions que nous défendons ensuite. D'autre part, nous faisons partie d’un vaste réseau de comités industriels européens avec lesquels nous interagissons quotidiennement et auxquels nous fournissons des positions, des commentaires génériques ou techniques… qui vont leur permettre de consolider la position de l'industrie européenne.
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pour Agoria il est fondamental de travailler avec des fédérations industrielles européennes plutôt que d'essayer tout seul d'influencer une réglementation européenne. Notre réseau industriel européen est fondamental pour obtenir des résultats.
Laurent Hellebaut, EU Affairs Coordinator chez Agoria.
Est-ce que les entreprises sont suffisamment conscientes de ces dossiers ?
Laurent : Certaines oui, mais nous devons probablement faire preuve d’encore plus de pédagogie. Dans les semaines et mois à venir, nous allons mettre l'accent sur notre rôle d'information et de sensibilisation des entreprises, et notamment sur le contenu de ces propositions européennes. Car dans un, deux ou trois ans, elles vont progressivement impacter le fonctionnement de nos entreprises. Pour nous, c'est un double challenge : non seulement faire en sorte de défendre au mieux l'intérêt de nos entreprises membres au moment des processus de décision, mais aussi informer les entreprises sur le contenu de ces réglementations. En particulier les PME qui ont probablement moins de moyens humains pour digérer ces différentes vagues réglementaires. C’est clairement sur elles que nous allons concentrer nos efforts.
La communication va donc d’Agoria vers ses membres, mais existe-t-elle aussi dans l’autre sens ? reçois-tu des demandes des entreprises ?
Laurent : Oui, il s’agit d’un véritable dialogue et nous avons besoin de l’input des entreprises pour les représenter correctement.Mais les procédures européennes peuvent paraitre complexes et parfois difficiles à suivre, nous recevons donc aussi des questions des entreprises qui veulent savoir où nous en sommes dans l'évolution de telle ou telle proposition réglementaire ou qui souhaitent que suivions un dossier réglementaire bien spécifique.
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En résumé, nous suivons avec les collègues concernés les différentes propositions européennes relatives aux transitions vertes et numériques. Notre implication va du monitoring au lobby actif sur des points précis.
Laurent Hellebaut, EU Affairs Coordinator chez Agoria.
Tu parles d’une vague réglementaire européenne, est-ce une tendance actuelle ou est-ce que cela a toujours été ainsi ?
Laurent : De nombreuses réglementations en cours de développement font partie d'un programme de travail sur l’ensemble de la législature 2019-2024, défini avant la crise du covid. Elles étaient attendues mais il s’agit d’un agenda de réformes sans précédent puisqu’il encadre les transitions vertes et numériques pour les années à venir
La pandémie et la guerre en Ukraine n’ont pas freiné cette ces ambitions. Au contraire, puisque notamment dans le domaine de l’énergie, les objectifs ont été renforcés. Et ces deux crises ont également fait naître de nouvelles tendances comme par exemple la flexibilisation accrue des régimes d'aides d'État pour supporter l’économie. Ce qui a permis durant le covid ou la crise énergétique d’assurer la continuité des entreprises (de façon variable selon les pays) mais qui désormais est également utilisé pour renforcer les capacités manufacturières européennes dans des domaines clés comme les semi-conducteurs ou les technologiques vertes. Cette politique ne repose pas sur un financement européen centralisé : les fonds destinés à soutenir ces secteurs manufacturiers proviennent des budgets nationaux ce qui risque d’induire des conditions de concurrence différentes selon le pays et ses marges budgétaires… C’est - je pense - une tendance que nous n’avions pas pu imaginer il y a trois ans et qui impacte potentiellement notre secteur.
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L’UE développe actuellement de nouveaux instruments de politique industrielle, ce que nous accueillons positivement. Mais il s’agit d’assurer des conditions de concurrence équitables au sein de l’UE qui permettent aux meilleurs projets de se développer et non pas en fonction de critères ou de marges budgétaires nationales. C’est une préoccupation fondamentale pour Agoria.
Laurent Hellebaut, EU Affairs Coordinator chez Agoria.
Quelles sont les grandes recommandations d’Agoria au niveau européen pour soutenir la compétitivité de notre industrie ?
Laurent : Avant toute chose, lorsqu’on parle de politique industrielle, il faut regarder l'ensemble des facteurs qui influencent la compétitivité. Donc pas seulement la question des subsides publics mais aussi celles de l’accès aux marchés internationaux, de l’accès aux talents (tout ce qui touche à la formation), de la simplification administrative (par ex. des processus de permis, la charge administrative liée aux diverses réglementations), des prix de l’énergie... Bref, pour nous, une politique industrielle doit se baser sur une approche holistique, ne pas se focaliser sur un seul élément mais prendre en compte l'ensemble des facteurs qui impactent la compétitivité d'une entreprise.
Et cela m’amène au deuxième point important pour Agoria en tant que Fédération belge, qui est d’avoir un vrai level playing field intra-européen, soit la garantie de conditions de concurrence équitable au sein du marché européen. Or nous voyons que cette possibilité accordée aux États membres d'accorder des subsides à un certain nombre de secteurs industriels est défavorable pour la Belgique qui représente un marché national assez petit et qui a une marge de manœuvre budgétaire limitée par rapport à d'autres grands marchés tels que l'Allemagne (qui a de plus grandes réserves budgétaires).
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La politique industrielle européenne doit nécessairement prendre en compte et agir sur l’ensemble des facteurs impactant la compétitivité de nos entreprises (la disponibilité des talents, l’accès aux marches hors UE, les charges administratives,…) et ne pas se concentrer exclusivement sur des mesures de subventionnement.
Laurent Hellebaut, EU Affairs Coordinator chez Agoria.
C’est l’un des sujets qui seront abordés lors de Boarding for Business, le corporate event d’Agoria-Sirris le 24 mai. J’imagine que tu encourages les entreprises membres à y assister ?
Laurent : Bien entendu. Cet événement est une occasion unique d'attirer l'attention et de sensibiliser une grande partie de nos entreprises membres à des évolutions importantes en termes d’autonomie stratégique européenne, de politique industrielle, de relations commerciales avec les pays tiers… et surtout de discuter avec les autres entreprises qui sont probablement confrontées à des défis similaires aux leurs.
- Boarding for Business - 24 May 2023 - Skyhall Brussels Airport : infos et inscriptions
Notez qu'une fois par mois, Agoria publie dans la newsletter 'The Blue Note', un overview de tous les dossiers européens suivis par Agoria et de leur état d’avancement. Nous vous invitons chaleureusement à lire ces articles mensuels qui reprennent la majeure partie des actions que nous entreprenons, avec les noms des personnes de contact qui peuvent vous informer de manière plus approfondie sur ces dossiers. Lisez la dernière édition de cet overview : Agoria Europe : nos principales actions en mars 2023 | Agoria
Rendez-vous le 24 mai prochain au Skyhall de Brussels Airport pour le corporate event d'Agoria et Sirris :
Au programme de Boarding for Business, un débat sur l'avenir industriel de la Belgique et de l'Europe. Avec des décideurs politiques européens et belges, des représentants de l'industrie et des observateurs indépendants, nous explorerons le cadre politique et les mesures que les entreprises elles-mêmes peuvent prendre pour façonner cette nouvelle dynamique industrielle :
- Quelles sont les mesures et les actions dont notre industrie a besoin aujourd'hui pour rester compétitive dans un contexte géopolitique en évolution rapide ? Quel sera l'impact du plan industriel européen Green Deal et quel rôle jouera-t-il pour l'industrie de notre pays ?
- Dans la nouvelle réalité économique, comment assurer l'autonomie stratégique (accès à l'énergie, aux matières premières, aux marchés, etc.) et la souveraineté numérique (à la lumière de l'économie émergente des données) ?
Les participants au débat sont : Alexander De Croo (Premier ministre belge), Johan Van Overtveldt (Député européen), Monika Sia Dhian Ho (general director Clingendael Institute), Luisa Santos (deputy director general BusinessEurope) et Bart Steukers (CEO Agoria). Inscrivez-vous en cliquant ici !