Loïc Tilman, Head of Group Innovation chez Elia : « Si nous n'agissons pas maintenant, il sera trop tard. » | Agoria

Loïc Tilman, Head of Group Innovation chez Elia : « Si nous n'agissons pas maintenant, il sera trop tard. »

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Publié le 10/08/21 par Nele Laus
Pour pouvoir suivre l'évolution rapide du secteur de l'énergie, nous avons besoin d'urgence d'un ‘Energy Data Space’. Nous avons demandé à Loïc Tilman, Head of Group Innovation chez Elia, ce que cela signifie exactement, et quel rôle Gaia-X pourrait jouer dans ce cadre.
Gaia-X est une initiative européenne visant la création d’une infrastructure cloud. Dans ce cadre, divers projets ont été mis en place dans différents domaines, dont Gaia-X for Energy. Elia est l'un des acteurs du secteur de l'énergie qui participent au projet. L’entreprise est également l’un des pionniers de l’écosystème Internet of Energy et de l’Energy Data Space européen.

Gaia-X for Energy vise la création d’un ‘Energy Data Space’. Que faut-il entendre par là ?

Loïc Tilman : « Le secteur de l'énergie est à l'aube d'un changement de paradigme majeur. Les grandes centrales énergétiques disparaîtront du paysage à l’avenir : l'énergie sera de plus en plus produite et consommée localement. Des évolutions telles que l'énergie éolienne et solaire et la mobilité électrique accéléreront également cette révolution. En outre, nous utiliserons de plus en plus des technologies numériques comme l'IA et l'IdO pour rendre l'approvisionnement en énergie plus flexible et moins cher. 

Tous ces changements requièrent une chaîne de valeur au sein de laquelle les données sont partagées en temps réel. Pour ce faire, une infrastructure de données et des services cloud efficaces sont indispensables. Une infrastructure décentralisée est essentielle pour pouvoir fonctionner avec une faible latence.

L’Energy Data Space définira l’input pour de nouveaux services cloud efficaces et un modèle de données standardisé. Et ce, par le biais de cas d’utilisation : des applications technologiques possibles sous-tendant le business model d’une telle infrastructure cloud. Gaia-X a un rôle important à jouer à cet égard au niveau européen. »

"L’Energy Data Space devra fournir des lignes directrices pour l’infrastructure et un modèle de données standardisé sur la base de cas d’utilisation."  - Loïc Tilman, Head of Group Innovation,Elia

Quel rôle la Belgique peut-elle jouer dans ce cadre ?

Loïc Tilman : « Nous avons déjà jeté les premières bases d’un ‘Internet of Energy’ au niveau belge. En ce moment, nous sommes en train de dresser une liste de cas d'utilisation avec un certain nombre d'acteurs afin d'apporter également une contribution belge à Gaia-X.  Un exemple concret : l'un des cas d'utilisation en collaboration avec Fluvius montre comment mieux appréhender la ‘gestion de la congestion’ grâce à des données en temps réel.  

L’urgence est grande : si la Belgique ne prend pas le train en marche dès à présent, nous risquons de rester désespérément à la traîne. Contribuer à l’élaboration de ce projet constitue une opportunité unique à nos yeux. L'impact sera considérable : nous pouvons accélérer l'utilisation efficace des données pour l'énergie tout en bâtissant la souveraineté des données et l'infrastructure associée en Europe.

Quels sont les principaux défis pour Gaia-X for Energy ?

Loïc Tilman : « Le secteur de l'énergie s'étend et jette des ponts avec d'autres domaines. Ainsi, de nombreux nouveaux acteurs entrent en scène, tels que les fabricants de voitures électriques, les fabricants de pompes à chaleur, les nouveaux fournisseurs d’énergie, etc. En soi, c’est une bonne nouvelle : la digitalisation et l’électrification peuvent aider à surmonter les obstacles dans le secteur de l’énergie.

Toutefois, il faut pour cela que nous regardions tous dans la même direction au sein de cet écosystème de plus en plus complexe. Une modélisation uniforme des données et un accès uniforme aux données sont particulièrement importants pour intégrer tous les aspects de la transition énergétique.

Cela concerne le modèle d'énergie renouvelable, mais l'hydrogène et l'énergie nucléaire sont également des sujets brûlants dans certains pays. Et leur impact ne se limite pas au secteur de l'énergie : d'autres domaines, tels que la construction et la mobilité, font également partie de cette transition. Nous devons donc briser ces silos et passer à une approche à 360°, avec une infrastructure numérique partagée et standardisée.  

La présence active de ceux que l’on appelle les ‘hyperscalers’ constitue un deuxième défi. Il est de plus en plus difficile de concurrencer ces acteurs. Nous risquons de perdre notre souveraineté dans le cadre de la digitalisation, alors que celle-ci recèle de nombreuses opportunités pour les entreprises européennes. »

"Il est de plus en plus difficile de concurrencer les hyperscalers. Nous risquons de perdre notre souveraineté dans le cadre de la digitalisation." - Loïc Tilman

Pourquoi cette souveraineté est-elle si importante ?

Loïc Tilman : « Voici un exemple très concret : chez Elia, il y a certains services que nous ne pouvons tout simplement pas transférer vers le cloud pour des raisons de sécurité. Nos lignes de communication doivent être ‘black-out proof’, et la question est de savoir si nous pouvons confier les données relatives à l’exploitation de systèmes aussi critiques à des acteurs cloud non européens. Un ‘cloud souverain’ pourrait être utilisé par Gaia-X pour standardiser ces processus conformément aux normes européennes. 

Autre exemple : l’essor de la voiture électrique représente un défi de taille pour le secteur de l’énergie. Pour vous donner une idée, toutes les voitures Tesla qui circulent en Allemagne consomment ensemble une quantité d’énergie égale à l’énergie produite par deux réacteurs nucléaires. Tesla dispose même désormais d’une licence de fournisseur d'énergie en Allemagne, ce qui en fait un nouvel acteur au sein de la chaîne de valeur énergétique.

En théorie, un hacker pourrait pénétrer dans le système back-end de Tesla, et accéder ainsi à l'infrastructure numérique qui y est reliée. Ces acteurs doivent donc être soumis aux mêmes exigences de sécurité strictes. Sans souveraineté numérique, il est impossible de contrôler ou d’imposer ces normes.

Comment devons-nous appréhender ces défis ?

Loïc Tilman : « En définissant des règles, sous la forme d’une norme de gestion du consentement et de l’accès aux données, métadonnées et données en temps réel. Microsoft étant pour ainsi dire le seul acteur à proposer des services de données à l'heure actuelle, la gestion des données se fait selon leur norme. Nous devons donc viser des ‘conditions de concurrence équitables’ pour tous les fournisseurs.

Et ce, par le biais de ‘services fédérés’, de ‘services certifiés Gaia-X’ conformes à la même norme européenne. C'est là que réside la valeur ajoutée de Gaia-X : créer un écosystème ouvert et égalitaire au sein duquel tout le monde peut partager et gérer des données selon les mêmes règles.

"C'est là que réside la valeur ajoutée de Gaia-X : créer un écosystème ouvert et égalitaire au sein duquel tout le monde peut partager et gérer des données selon les mêmes règles." - Loïc Tilman

Gaia-X devra donc obtenir un accord sur des normes cloud. Cela permettra également l'interopérabilité et la portabilité : la possibilité de recourir à plusieurs fournisseurs en même temps, et de passer plus facilement de l'un à l'autre. Ces deux éléments font actuellement défaut en Europe, ce qui freine l’utilisation du cloud pour de nombreuses entreprises. »

Quels sont les ingrédients nécessaires à la réussite de Gaia-X ?

Loïc Tilman : « Je pense que davantage de parties devraient être impliquées : fournisseurs de services, GRD (gestionnaires de réseau de distribution, comme Fluvius en Belgique), acteurs IT, ... En fait, tous les acteurs qui sont impliqués dans une chaîne de valeur en temps réel. Nous avons besoin de la contribution de personnes de tous les pays et de tous les domaines. En outre, un soutien politique est également nécessaire, bien entendu, pour définir des règles générales et apporter un soutien stratégique et financier. C’est déjà le cas en Allemagne, par exemple. Là-bas, Gaia-X occupe une place importante dans l'agenda politique, avec une réelle volonté de la part du gouvernement et des principaux chefs d'entreprise de travailler ensemble afin de promouvoir l'espace de données et le projet de cloud de l’UE. »

Agoria joue un rôle important afin de mettre Gaia-X sur la carte en Belgique, non seulement sur le plan politique mais aussi auprès de tous les acteurs de la chaîne de valeur. Et pour ceux-ci, l’impact sera colossal. Ils peuvent contribuer activement à façonner l'avenir du secteur de l'énergie et de l'écosystème des données, qui est en plein développement. Dans quelques années, il sera trop tard. En outre, les acteurs qui se lanceront tôt dans l'aventure jouiront d’une position forte au sein de Gaia-X. »

"L’impact sera colossal. Vous pouvez contribuer activement à façonner l’avenir du secteur de l’énergie et de l’écosystème des données." - Loïc Tilman
Vous souhaitez participer au groupe de travail belge sur Gaia-X for Energy ?
Dans ce cas, contactez Pierre Martens: pierre.martens@agoria.be
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