Où sont les femmes ingénieures ? | Agoria

Où sont les femmes ingénieures ?

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Publié le 08/03/19 par Sibylle Dechamps
Dans la majorité des domaines, la proportion de femmes dans l'enseignement universitaire est supérieure voire nettement supérieure à 50%. Elles restent pourtant toujours moins présentes dans le secteur des sciences, en particulier des sciences de l'ingénieur où moins d'un étudiant sur 5 est une fille. Pourquoi ?

Le mois dernier, à l'occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science, l'Ares organisait à BluePoint Brussels un colloque sur les carrières au féminin dans les filières STEM (Sciences, Technology, Engineering & Math). L'objectif était double : essayer de comprendre pourquoi, malgré les efforts de sensibilisation, les filles sont toujours aussi peu nombreuses à faire le choix d'études techniques, technologiques ou mathématiques. Et découvrir ensuite des initiatives concrètes pour faire changer les choses.

Pourquoi les filles 'boudent' les STEM ?

 

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 Dominique Lafontaine, professeure en sciences de l'éducation à l'Université de Liège, étudie cette question depuis longtemps. Elle nous propose quelques éléments de réponse.

La nature ?

L'explication serait-elle d'ordre biologique ? De nombreuses personnes en sont encore persuadées : les filles ne sont pas faites pour les maths ! Le fait que si peu de filles choisissent ces orientations serait dû à leurs capacités cognitives différentes de celles des garçons. Et d'ailleurs leurs résultats scolaires seraient là pour le démontrer. Sauf que... les grandes enquêtes internationales (PISA, Pirls, Tims) menées depuis les années 60 ont permis de suivre l'évolution des performances relatives des filles et des garçons dans les différentes matières : lecture, mathématiques, sciences. Et l'on constate globalement une moins bonne réussite scolaire des garçons à tous les niveaux – du primaire à l'université – y compris dans les filières STEM. Quant à l'écart historique de performances en mathématiques et en sciences entre les filles et les garçons, il se réduit un peu plus chaque année. Et encore, ces légères différences de performances s'expliquent principalement par le fait qu'il y a un peu plus de garçons parmi les élèves aux performances excellentes.

Donc, non, l'explication biologique ne tient pas vraiment la route. Signalons à ce propos que les plus faibles performances des garçons dans le domaine de la lecture ne sont probablement pas dues, elles non plus, à une différence d'ordre biologique...

Les stéréotypes ?

Un test a été réalisé en Fédération Wallonie-Bruxelles lors duquel il était demandé à des professeurs de mathématiques d'évaluer des copies fictives identiques (attribuées soit à une fille, soit à un garçon pour les besoins du test). Les organisateurs du test ont observé que les très bonnes copies attribuées à un garçon étaient systématiquement mieux évaluées que les copies identiques lorsqu'elles étaient attribuées à une fille. En revanche, ils sous-évaluaient les mauvaises copies des garçons et surévaluaient les mêmes mauvaises copies des filles. En d'autres mots :

  • les garçons qui réalisent de très bonnes performances sont systématiquement mieux notés que les filles obtenant les mêmes résultats.
  • Les filles ayant de faibles performances sont quant à elles notées avec beaucoup plus d'indulgence que les garçons de même niveau.

Un effet croisé mis en relation avec les stéréotypes et " attentes " des professeurs...

Croyances et perception

La persistance des choix sexués serait autant le fait des garçons que des filles. En effet, si filles et garçons ne présentent pas de capacités cognitives différentes, il n'en va pas de même concernant la perception de leurs propres capacités. Plusieurs études (Pisa 2012 et 2015) montrent qu'à compétences égales, les filles sont nettement plus anxieuses que les garçons qui se perçoivent comme plus compétents en math et en science.

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Aspirations et valeurs

Une simple observation permet de constater que filles et garçons se dirigent vers des domaines d'étude – et donc professionnels – différents. Les filières informatiques, par exemple, ne comptent que très peu de filles. Dans l'enseignement secondaire technique particulièrement, le déséquilibre est extrêmement marqué selon les secteurs : tout ce qui est " habillement " et " aide aux personnes " pour les filles ; les filières " technique ", " mécanique " et " industrie " pour les garçons.

 

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Mais qu'est-ce qui détermine le choix d'une voie professionnelle ? Les aspirations profondes bien sûr : les filles disent souvent valoriser les travaux plus tournés vers l'humain, alors que les garçons apprécient un travail plus autonome ou individuel. Cependant la perception de ses propres capacités est certainement aussi un critère essentiel. Or, comme nous l'avons vu plus haut, les filles ont une mauvaise perception de leurs compétences dans les branches scientifiques et mathématiques, ainsi qu'une fâcheuse tendance à se sous-estimer. Ce qui les détourne des études d'ingénieur.

Ne pas confondre " stéréotype " et " menace de stéréotype "

Autre oratrice à avoir frappé les esprits au colloque de l'Ares, Isabelle Regner, professeure au laboratoire de psychologie cognitive de l'Université d'Aix-Marseille, avec une présentation sur les effets interférents des stéréotypes de genre sur les performances des filles en sciences.

" Les femmes sont nulles en math, elles ne savent pas lire une carte routière, sont moins compétentes dès qu'il s'agit de raisonnement logique. Elles ont également moins de leadership, sont moins ambitieuses et plus émotives... "  Ces idées imprègnent toujours notre société. De plus - pas de chance pour elles - ces idées sont confortées par les (mauvais) chiffres de présence des femmes dans ces différents domaines et aux postes à responsabilité. Après tout, derrière chaque stéréotype, il doit y bien avoir un fond de vérité. Il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit...

Un stéréotype est une croyance partagée concernant des caractéristiques attribuées à certains groupes sociaux. Cette croyance est connue de tous et reste, que l'on y adhère ou pas, stockée dans notre mémoire.

Et si le problème n'était pas le stéréotype lui-même mais plutôt la crainte d'en faire l'objet, ou ce que l'on appelle la " menace du stéréotype " ? Lorsque que l'on fait passer des épreuves mathématiques ou de logique, on observe que les garçons font toujours partie des meilleurs. Comment l'expliquer ? Les travaux de Claude Steele, psychologue social américain, sur la menace du stéréotype et son rôle dans les performances scolaires, nous aident à comprendre.

Dès qu'il y a test, il y a enjeu. Donc stress, anxiété et inconfort psychologique. Pour lutter et " mettre de côté " ces interférences, l'individu est obligé de solliciter une part de sa mémoire de travail, ce qui laisse moins de place pour la réalisation du test en lui-même.

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Pour confirmer cela, Steele a mené de nombreuses expériences. Dont celles-ci :

Un test de math a été présenté à un groupe composé de femmes et d'hommes :

  • À un premier groupe mixte la consigne donnée était simplement de réaliser le test. Dans ce cas l'écart de performance était clairement en faveur des hommes.
  • Le test a été présenté à un second groupe mixte similaire avec une consigne un peu différente. La phrase :  " Sachez qu'il n'y a pas de différence de performance entre hommes et femmes sur ce test "  a été énoncée en début de test. Résultat : il n'y avait pratiquement plus d'écart de performance entre les garçons et les filles, alors qu'il s'agissait rigoureusement du même test. 

Cette consigne modifiée - " consigne de falsification du stéréotype " - a d'une certaine manière " libéré " les filles de la menace du stéréotype.

Qu'en est-il de la menace de stéréotype chez les enfants ?

Isabelle Regner et Pascal Huguet, directeur de recherche au Lapsco (Laboratoire de psychologie sociale et cognitive - France), ont mené des études auprès de plus de 600 élèves du collège (degré inférieur du secondaire). Un test identique a été proposé à deux groupes de filles et de garçons. Lorsqu'il était présenté comme un test de géométrie, les garçons le réussissaient clairement mieux que les filles. Lorsque le même test était présenté comme un test de dessin, les résultats étaient exactement inverses : les filles performaient nettement mieux.

Si les différences de résultats dans les différentes matières entre filles et garçons avaient une explication biologique, comme expliquer alors que de simples changements de consigne ou de contexte aient un tel impact ? Par exemple, lorsqu'il y a plus d'hommes dans la salle où se déroule une épreuve de mathématique, les filles réussissent moins bien que lorsqu'il y a autant d'hommes que de femmes.

" La menace de stéréotype, l'anxiété des filles ou la plus grande confiance des garçons par rapport à leurs propres compétences, mais aussi l'ordre de passage des épreuves... tout cela peut avoir un impact, " explique Isabelle Regner.

Comment lutter contre les effets de la menace de stéréotype ?

Isabelle Regner encourage à :

  • utiliser plus les jeux pour entraîner les enfants, plutôt que trop rapidement les soumettre à des évaluations qui sont sources de stress et renforcent donc les stéréotypes,
  • sensibiliser aux stéréotypes les personnes qui sont susceptibles d'en être victimes,
  • encourager l'auto-affirmation et les pensées positives,
  • placer l'individu dans une situation plus confortable qui libère la mémoire de travail qui n'est dès lors plus sollicitée pour lutter contre la menace de stéréotype,
  • montrer aux filles des modèles de réussite en STEM auxquels elles peuvent s'identifier (on trouve à peine 20% de personnages féminins pour illustrer les manuels scolaires de mathématique),
  • encourager les buts de maîtrise : comprendre pourquoi l'on étudie telle ou telle matière,
  • former avant d'évaluer,
  • ...

Quand les hommes perdent leur confiance en eux

Isabelle Regner : " N'importe quel individu peut être victime de la menace du stéréotype, du moment que la situation s'y prête. " Lorsqu'un groupe d'étudiants blancs de Harvard particulièrement bons en math est soumis à un test de mathématique, on attend - et on obtient - évidemment  des résultats excellents. Mais quand un deuxième groupe similaire d'hommes ayant exactement le même profil passe le même test, après toutefois avoir été informés que leurs compétences en math seraient ensuite comparées à celles d'un groupe d'étudiants asiatiques installés dans la pièce à côté, devinez le résultat ?

 

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Face aux évolutions du marché du travail et aux pénuries de profils - digitaux notamment - l'une des actions à mener est l'activation des groupes cibles, par exemple les filles, afin de les orienter vers ces profils.  Attirer plus de filles vers les filières techniques et technologiques est non seulement important en termes de diversité au sein des entreprises, c'est aussi une nécessité économique ! 

Sources :

Lire aussi : Une fille ingénieur ? Yes she can !  

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